43E BIENNALE DE VENISE

1988
Des idées que l’esprit ajoute à celles qui sont précisément signifiées par les mots
Scuola Grande San Giovanni Evangelista, Venise


L’ensemble des quatre œuvres montré en 1988 à la Biennale de Venise et intitulé Des idées que l’esprit ajoute à celles qui sont précisément signifiées par les mots, représente ma première tentative d’objectiver le lien entre toutes les sculptures. Et l’idée de donner pour titre à chacune d’entre elles une partie d’une phrase était ma première tentative d’objectiver ce lien. De même l’une d’elle, À celles qui sont précisément signifiées, a été réalisée afin d’éclairer la compréhension des trois autres.
Deux sculptures préexistaient lorsque je fus invitée à participer à la biennale de Venise. Des idées est la copie presque conforme d’une hotte de cuisine vue quelque temps auparavant, et Que l’esprit ajoute duplique le contour exact d’une barrière qui mettait à distance un fragment de sol en mosaïques aperçut dans un livre. Je sentais qu’il existait un lien mystérieux entre ces deux pièces, sans pouvoir encore réellement le déchiffrer à cette étape de mon travail qui débutait. Je les avais construites pour les transporter littéralement et les expérimenter chez moi et ensemble. Je ressens la sculpture comme l’expérience réelle d’un espace spécial, en retrait du monde et inaccessible ; les enclos évoquent des endroits concrets repérés quelque part dehors, qui reconstruits, sont placés autre part, téléportés et dont il ne semble rester que la bordure, la barrière. J’ai ajouté deux autres sculptures après ma visite sur le site de la Biennale à la Scuola San Giovanni Evangelista. Un petit débarcadère sur le canal dont j’ai exploité le contour pour installer sur la bordure une phrase de Diderot qui commente la géométrie élémentaire et transcendante. Et à l’intérieur une sculpture noire, sorte de table de désorientation, qui inclus le cercle et la ligne droite dans sa configuration. Alliance de deux figures géométriques dans une sculpture qui recherchait la précision et la poésie d’un objet métaphysique.

DES IDEES 1988
Aluminium, polycarbonate
H160/L161/P243cm
Collection Fonds national d’art contemporain, ministère de la culture et de la communication.
Des Idées prend la forme et les dimensions exactes d’une hotte de cuisine vue quelque temps auparavant dans la cuisine d’un château. En dessous, le fourneau en activité, occupait toute la surface au sol, j’ai eu le désir très précis de me glisser sous cet espace protecteur. J’en ai pris les mesures, l’ai reproduit à mon retour à l’atelier. Fixée au mur juste au dessus du niveau de la tête du spectateur (la sculpture est accrochée en porte-à-faux, à un mètre quatre-vingt sur un mur). Cette pièce, délimite un espace, celui, très protecteur, qui se trouve sous elle et que définit la lumière que filtre l’altuglas. Nul doute que, sous cette hotte, le public ne soit à même de se faire des idées, notamment sur l’espace alentour qui s’offre à son regard. Mais je peux également, et sans doute plus justement, car sa position sur le mur m’y invite fortement, prendre place sous elle et observer ce que les circonstances auront voulu mettre là. Cette sculpture fait partie d’un groupe de quatre autre pièces (dont une barrière en fer forgé intitulée Que l’esprit ajoute, autre reconstruction d’un modèle aperçu ailleurs) elle est la première d’une série d’enclos dont relève Bande à part. Je comprenais plus ou moins confusément la relation qui existait entre les deux pièces : deux espaces bien visibles mais non accessibles, l’un au-dessus de la tête, l’autre au sol.

QUE L’ESPRIT AJOUTE 1988
Acier
H100/L450/P500cm
Collection du FRAC Limousin
Que l’esprit ajoute, barrière de fer forgé qui part d’un mur et, après avoir dessiné une forme sans courbe, revient à ce même mur pour fermer un espace ; définition de l’œuvre comme enclos et de la sculpture comme frontière. Elle est la première d’une série qui se développe et se répète aussi. Bande à part (1998) a la même dimension et la même forme, seul le matériau change, du tube aluminium très épais se substitue au fer forgé.

À CELLES QUI SONT PRECISEMENT SIGNIFIEES 1988
Série « Des idées que l’esprit ajoute à celles qui sont précisément signifiées par les mots »
Aluminium, Iroko
H170/L2900/P2700mm
La géométrie, ou a pour objet primitif les propriétés du cercle et de la ligne droite ou embrasse dans ses spéculations toutes sortes de courbes ce qui la distribue en élémentaire et en transcendante.
Le texte de Diderot extraits de l’Encyclopédie marque une opposition entre une géométrie élémentaire qui aurait « pour objet primitif les propriétés du cercle et de la ligne droite » et une géométrie « transcendante » qui embrasserait « dans ses spéculations toutes sortes de courbes » La géométrie est passionnante parce qu’elle est un outil mathématique qui nous permet de trouver des formes, grâce à des points, des lignes, des surfaces, mais sans rapport avec l’espace extérieur. La forme est liée selon moi à « l’élémentaire » ; la « transcendance » a plus à voir avec la peinture… sa frontalité la met davantage du côté de l’idée.
Venise est toute entière organisée autour de l’humidité qui rend confuses les limites entre la terre, le ciel et l’eau. Les canaux renvoient à ces « courbes » dont parle Diderot et à cette confusion le petit espace aménagé à l’extérieur sur lequel j’interviens n’a pas été dessiné en vertu d’un projet initial : sa forme est induite par la configuration du canal. Le carré de la terrasse est du côté de l’élémentaire ; la courbe du canal est en quelque sorte du côté de la transcendance. Les mots au bord de la terrasse se détachent sur l’eau et produisent une sorte de vertige.

PAR LES MOTS 1988
Acier et bois vernis noir mat
H120/L188/P280cm
Collection du FRAC Bretagne
Grand volume de bois noir à la forme complexe, mixte de cercle et de quadrilatère prolongé par des parois en rideau. L’élévation dans l’espace du dessin d’un trapèze et d’un cercle imbriqués, à une hauteur telle que le regard la surplombe. Je la voulais aussi opaque que la sculpture égyptienne en granit qui rentre sa masse dans un dessin qui lui colle à la peau.